Taxidermie, artisanat désuet ? Note sur l'utilité du préparateur en musée d'histoire naturelle.

Liévin Castelain

À paraître dans la Lettre d'information du Musée africain de Namur.

 

Si la conservation du patrimoine existant fait l'unanimité, ou presque, certains se posent la question de l'utilité de continuer à naturaliser des animaux, et plus largement de créer de nouvelles pièces. De fait, l'engagement ou le remplacement d'une personne ayant ces compétences est rarement une priorité. Mais entre désintérêt et budget serré, de quoi se passe-t-on ?

 

Chaque spécimen est un snapshot biologique, un instantané de l'histoire évolutive de notre planète. À l'heure où la biodiversité est en déclin, les écosystèmes en bouleversement permanent et les méthodes d'analyses toujours plus perfectionnées, les spécimens préservés en musées sont autant de sources d'ADN, de mensurations, de données géographiques etc. permettant de comparer les populations d'aujourd'hui avec celles d'hier. Les nouveaux spécimens seront aussi des points de comparaison avec les populations de demain, le lien essentiel pour étudier l'évolution des impacts de l'homme et des phénomènes naturels.

 

Quels sont ces impacts ? Déforestation, braconnage, éruptions, espèces invasives, maladies... ont déjà eu raison de nombreuses espèces. Parmi les centaines énumérables, citons les « classiques » des salles consacrées aux espèces disparues : dodo, pigeon migrateur, grand pingouin, huia, pic à bec d'ivoire, conure de Caroline, thylacine... Certaines ont disparu avant que les sciences naturelles puissent s'y intéresser : c'est le cas de la faune endémique de l'île Maurice et, notamment, de son célèbre dodo. D'autres n'ont jamais été abondantes, il suffisait alors de briser l'équilibre pour amorcer l'extinction. D'autres enfin étaient très communes : le pigeon migrateur d'Amérique du nord était l'oiseau le plus abondant du monde (entre 2 et 4 milliards d'individus). Le déclin a commencé au milieu du 19è siècle pour se terminer misérablement en 1914. Limiter la population était volontaire, mais vu les effectifs, la voir s'éteindre était inattendu. De ces espèces, les spécimens conservés ont une valeur patrimoniale inestimable. Quels animaux vont venir s'ajouter à la liste ? Le merle noir décimé par un virus ? Le pangolin braconné à outrance ? Le koala brûlé vif ? Nul ne peut prévoir l'imprévisible, mais si les taxidermies d'hier sont les trésors d'aujourd'hui, n'est-il pas pertinent de naturaliser les trésors de demain ? Plus question à l'heure actuelle d'abattre un animal pour l'exposer en vitrine ou le stocker en conservatoire, bien entendu, le temps des collections systématiques est révolu. Cependant les sources de dépouilles ne manquent pas : routes, fenêtres, parcs animaliers, refuges, saisies de douanes.

 

 « Not just something to look at, but something to think with. »

Rachel Polquin

 

Ces espèces disparues ou en passe de l'être sont un témoignage sur la manière dont nous impactons la nature. Les espèces encore communes nous apprennent avec qui nous partageons cette planète. D'aucun préférera toujours l'observation de l'animal dans son milieu de vie, dans l'intimité de ses comportements, mais même un parc animalier ne permet pas un examen aussi minutieux qu'une taxidermie. Aussi, le voir se tenir devant soi, imperturbable, oserais-je dire plus vivant que jamais, a réellement un autre impact qu'une photographie ; l'objet s'efface au profit du message qu'il génère. Mais encore faut-il qu'il soit bien naturalisé, bien conservé et, le cas échéant, bien restauré.

 

Devenir un bon taxidermiste nécessite plusieurs années de pratique et de perfectionnement, si l'artisan le veut, tant au niveau technique qu'au niveau naturaliste. Le marché s'amenuise, les lois se durcissent, et le métier disparaît dans sa pratique privée. Coupez dans le budget des musées, bouclez les conservatoires, et le métier disparaît aussi dans sa pratique publique. Qui pour prendre soin du patrimoine empaillé ? Des restaurateurs d'art, pourquoi pas, mais n'ayant aucune connaissance pratique sur les méthodes de préparation, ils sont limités dans l'ampleur de leurs interventions. Par ailleurs ils ne sont pas en mesure d'enrichir ou de renouveler les collections. C'est à mon sens se passer d'un atout et précipiter la disparition d'un savoir-faire d'intérêt à la fois scientifique, didactique et patrimonial. C'est aussi se priver de vitalité, car bien figées sont les collections dépourvues de préparateurs.